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LETTRE n° 74
Décembre 2002 |
S.R.I.
(Organisme de la Conférence Episcopale Française) - 71, rue de Grenelle, 75007 PARIS
Tél. 01 42 22 03 23 - Fax. 01 42 84 30 41 - E-Mail : contact@le-sri.com
- I.S.S.N.
0996 – 6935
0
7ème colloque inter-religions
Du vendredi 10 au dimanche 12 janvier
2003, à l’Abbaye (BP 1, 22750 Saint-Jacut de la Mer – T. 02 96 27 71
19), sur le thème « La vie, la mort, l’espérance dans le
judaïsme, dans l’islam, dans le christianisme ».
0
Journées de formation
La Commission Diocésaine des Relations
avec l’Islam (CRI) de Marseille, organise les 8 et 22 mars 2003 une
formation pour les personnels des « instances » catholiques
accueillant de jeunes musulmans (enseignement catholique, mouvements d’action
catholique, aumôneries de lycées et de collèges) ainsi que toutes
personnes intéressées. Comment respecter l’identité catholique de
« l’instance » tout en respectant la foi des
musulmans ? Le 8 mars, 2 intervenants : Gilles Couvreur
(« Panorama de la situation en France ») et Salah Bariki
(« Panorama de la situation à Marseille ») et le 22 mars :
Jean-Marc Aveline (« Réflexions théologiques et
pastorales »).
0 2003 - Djazaïr. Une année de l’Algérie
en France
Colloque : « Les
religions monothéistes en Algérie à travers les âges : judaïsme,
christianisme et islam ».
Ce colloque se tiendra les 30 et 31 janvier 2003 au Palais de l’UNESCO. Le déroulement se fera en quatre étapes : émergences (l’apparition et le développement historique de ces trois religions), enracinements (leurs expressions spécifiques dans la culture algérienne), visages (évocation de certaines grandes figures) et « temps présents » (le pluralisme religieux à l’heure actuelle).
Pour
plus de détails, s’adresser provisoirement au S.R.I.
Durcissement ?
Sur les rayons de nos librairies, s’étale actuellement
toute une série de livres qui paraissent simultanément et qui
alertent le lecteur européen sur le danger de l’islamisme, lancé
« à l ‘assaut des démocraties », dressé avec
« les Etats-Unis » dans une « alliance contre l’Europe ».
La France serait « en danger d’islam » et déjà la
République, écartelée « entre crainte et
aveuglement », ferait le compte de ses « territoires
perdus ». Les hebdomadaires ne sont pas en reste, et offrent
régulièrement à leur public des dossiers sur « la pieuvre
islamiste » et sur tout « ce qu’on leur cache sur l’islam ». On trouvera ici
une liste de quelques-uns de ces publications que nous ne prenons
pas la peine de commenter individuellement. Evidemment, l’actualité
quotidienne explique aisément une telle production. Chacun de ces
ouvrages, d’ailleurs, en rend compte et il n’est pas question de
les accuser d’avoir « inventé » tous ces réseaux
terroristes, ces massacres, ces attentats. Non, ces livres, ces
dossiers ne mentent pas. Ils nous mettent face à une réalité qui
n’est, hélas, que trop présente. Il nous faut, pourtant, jeter
un regard un peu plus acéré sur ces livres et sur leur approche
pour être encore plus proche de la réalité qu’ils se vantent de
décrire. La
moitié de la réalité
En centrant
leur description exclusivement sur la violence terroriste et sur les
courants les plus intégristes, ces ouvrages risquent de nous faire
oublier que ce n’est là qu’une partie de la réalité du monde
islamique. S’il y a, dans l’islam actuel, des milieux qui en
arrivent à tuer, il y a aussi, et en bien plus grand nombre, des
gens qui, justement, se font tuer au nom d’une autre conception de
l’islam et des rapports entre Dieu et l’humanité. Leur vision
de la foi musulmane n’est pas moins digne d’attention que celle
de leurs assassins ! D’autres livres paraissent actuellement,
d’ailleurs, pour expliquer les évolutions actuelles dans la foi
et la religiosité musulmanes (par exemple : O. Roy, L’Islam mondialisé, Seuil, 2002, 210 pp., 14 €). Ces
changements sont si importants qu’ils nous aident à comprendre la
violence de ceux qui tentent de s’y opposer. Un
islam mythique
Un certain
nombre d’auteurs se désintéressent de ces changements car ils
entretiennent une image de l’islam qui est puisée dans les livres
anciens qui se contentaient de décrire l’islam médiéval, ses
pratiques, sa théologie, l’organisation de sa cité comme s’il
s’agissait d’un islam intemporel, éternel, immuable. Très
fréquemment, on répète que « l’islam dit que… interdit
de… », alors qu’en fait, il s’agit de l’islam
médiéval et de la Charî`a telle qu’elle a été codifiée à
cette époque. Cette cohérence a volé en éclat, mais les courants
les plus traditionalistes prétendent qu’il faut y revenir. Ce n’est
pas innocemment que certains auteurs non-musulmans identifient l’islam
à sa version la plus opposée au monde moderne. Une
explication par les textes
Pour connaître
la pensée des musulmans actuels, il faut les écouter. Or, beaucoup
d’auteurs se contentent de citer quelques versets d’une
traduction du Coran qu’ils ont parcourue superficiellement :
« comment dialoguer avec les musulmans puisque le Coran dit
que… » Certains musulmans nous rendent la pareille :
« comment les chrétiens peuvent-ils se dire pacifiques
puisque Jésus dit qu’il est venu apporter la division dans le
monde… » (sic). Tout dans l’islam et dans le monde
musulman ne se déduit pas de quelques versets coraniques. Loin de
là ! Des
choix sous-jacents
Pourquoi ce choix de méthode ? Pourquoi ce genre de
pensée est-il si facilement accepté dans certains milieux,
y-compris certains milieux chrétiens ? Pour les uns, ces
publications viennent légitimer des choix antérieurs assez proches
d’une certaine droite. Pour d’autres, on y justifie des rancœurs
et des aversions pour « l’arabe » dont certaines
datent de la guerre d’Algérie. Pour d’autres enfin, il s’agit
de protéger une identité française en mutation en se servant du
christianisme considéré comme sa colonne vertébrale. Le
danger
Pour les chrétiens, l’adoption de ce genre d’approche
représente un danger que la condamnation de l’Action Française
avait souligné en son temps. Utiliser le message du Christ pour
défendre l’identité d’un groupe humain risque bien de le
dévoyer. Instinctivement, on glisse du message au groupe qu’il s’agit
de défendre. Le christianisme est vu comme un groupe en situation
de concurrence avec d’autres groupes : on se met à compter
les effectifs de l’islam et ceux du christianisme, on conçoit le
dialogue comme une joute théologique où l’on veut
« triompher », on compare notre idéal chrétien à la
pratique des musulmans, etc. Comment
retrouver le regard du Christ ?
Comment abandonner cette dialectique du pouvoir, cette
recherche de triomphe – même « apostolique » – qui
dégoûte tant de jeunes des religions. Comment retrouver l’esprit
de celui qui « s’est vidé de lui-même… s’est fait
obéissant jusqu’à la mort… » et qui se proclame
« venu pour servir et non pour être servi » ? Ce n’est
pas la lecture plus ou moins enthousiaste de ces livres récents qui
peut nous guider sur ce chemin de conversion… à moins qu’ils ne
nous aient rendus plus conscients de nos choix sous-jacents et
inavoués. J.M. Gaudeul,
SRI Quelques exemples de titres récents :
Alexandre ADLER
J’ai vu finir le
monde ancien, éd. Grasset, 2002, 337 p., 17 € Frédéric ENCEL
Géographie de l’apocalypse,
la démocratie à l’épreuve de l’islamisme, éd. Flammarion
(essais), paris, 2002, 17 € Oriana FALLACI
La rage et l’orgueil,
éd. Plon, 15 €. René MARCHAND
La France en danger
d'islam, éd. l'âge d'homme, 25 € KALTENBACH /TRIBALAT
La République et l’islam
entre crainte et aveuglement, éd. Gallimard, 26,5 € Emmanuel BRENNER (dir)
Les territoires
perdus de la République, Mille et une nuits, éd.
Fayard, 12 € Brigitte MARECHAL
L'islam et les musulmans dans l’Europe élargie : radioscopie,
éd. Bruylant-Académia, 17 € Ali LAÏDI
Filières françaises
du terrorisme islamiste, éd. Le Seuil, 20 € Carole LA PAN
L'islam - du Coran aux guerriers fous d’Allah, éd. Quebécor,
14,95 € Collectif,
Islam et Occident - la
confrontation ? éd. L'Harmattan, 12 € Pierre-Henri BUNEL
Ces terroristes qui dévoient l'islam, éd. Carnot, 15 € |
VALENCELe
diocèse a publié deux messages à l'occasion de la fin du Ramadan,
Eglise de Valence n° 20
(23 –11- 2002) : - Les vœux du
Vatican, adressés aux Musulmans du monde entier par le président
du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux, nous invitent
à progresser ensemble sur « les voies de la paix ». - Le message de l’évêque qui, naturellement, a
une « tonalité drômoise » et que les chrétiens du diocèse
sont invités à diffuser
auprès de leurs voisins, de leurs
amis ou de leurs partenaires musulmans, en signe d'amitié. Roger
MICHEL « Gloire à Dieu le Très Haut, Paix
sur terre aux hommes de bonne volonté » Chers Amis musulmans Notre communauté
chrétienne est heureuse de vous souhaiter une bonne fête à
l'occasion de l'Aïd el-Fitr qui termine le mois de Ramadan. Ce mois
a été pour vous l'occasion d'une plus grande fidélité à l'appel
de Dieu, ainsi qu'un temps fort de partage et d'échanges avec vos
voisins. Depuis la célébration de
mon ordination comme Evêque de Valence - où plusieurs d'entre vous
étaient présents - ,j'ai déjà eu l'occasion de me rendre à la
mosquée de Fontbarlettes (Valence) et de La Monnaie (Romans) où
j'ai pu vivre avec vous des moments de convivialité qui restent
bien présents dans ma mémoire et dans mon cœur.
J'encourage les différents groupes d'amitiés
islamo-chrétiennes qui existent dans la Drôme et je suis
particulièrement attentif au rassemblement qui a lieu chaque année
au monastère d'Aiguebelle en mémoire des 7 frères de Tibhirine. Croyants dans la
foi au Dieu unique, le Dieu d'Abraham, travaillons ensemble pour que
la liberté, la justice et la paix l'emportent sur la haine, la
violence et la guerre partout dans le monde.
Que la Paix de Dieu soit sur vous. +
Jean-Christophe LAGLEIZE Evêque de Valence VANVES Le dimanche 27
octobre : Sept cents personnes environ envahissent le gymnase
de la ville de Vanves au sud de Paris. Un chauffeur de taxi juif est
tout ému d'apprendre par les personnes qu'il transporte que
chrétiens, bouddhistes, musulmans et juifs vont passer une journée
ensemble. Un autre, musulman, refusera de se faire payer.
Après le repas, quatre
témoignages : Fr.
Michel Caille, ofm, évoque son chemin avec les Juifs ; Sr Christine
Daisne, clarisse de Malonne (Belgique ), raconte sa découverte du
Bouddhisme ; Mr V. Roussel explique son travail dans un quartier
difficile et dans le collège où il enseigne ; enfin une jeune sœur
franciscaine raconte comment l'Islam l'a conduit à St François
lors de ses deux ans de coopération en Turquie.
Ensuite commence la « prière interreligieuse
» où interviennent successivement des juifs, des bouddhistes,
des chrétiens et des soufis musulmans. Tous lisent ensuite ensemble
la prière simple attribuée à saint François. On lit
alors une « Proclamation » de la famille franciscaine qui
s'engage à organiser chaque année aux environs du 27 octobre une
rencontre semblable dans chaque région de France et si possible à
créer un comité de liaison avec les autres croyants, à l'échelon
national. Mgr Daucourt, nouvel évêque du lieu, qui est resté
toute la journée, récite une autre prière de St François et en
chantant, la foule quitte peu à peu le gymnase. Fr. Gwenolé, ofm NEVERSChaque année, le G.A.I.C. (Groupe d’Amitié Islamo-chrétien)
organise dans plusieurs villes de France des semaines de dialogue du
12 au 20 Octobre. Voici le compte-rendu de Nevers pour 2002 :
D’autres rencontres se sont déroulées chaque soir
des jours suivants : ·
à
la Maison de quartier de la Grande Pâture, une soixantaine de
personnes, chrétiens et musulmans, ont échangé, sur les
difficultés du quartier. La rencontre a été plus sociale que
religieuse! ·
au
Centre socio-culturel de la Baratte, autre quartier de Nevers. Si la
rencontre rassembla moins de monde, elle permit à des chrétiens
(religieuses, diacre, plus que laïcs) de révéler combien ils s’étaient
investis dans la rencontre avec des musulmans. ·
au
Relais Saint-Laurent de Cosne sur Loire, nombreux furent les membres
de la Communauté chrétienne à répondre à l'invitation. Le
partage avec les amis musulmans révéla des liens anciens,
pénétrés de respect pour la foi de l'autre. ·
à
la Charité sur Loire, une cinquantaine de personnes s'étaient
rassemblées au local de « La Jeunesse Charitoise »,
association animée par des jeunes adultes issus des familles
musulmanes du quartier. ·
à
la Mosquée du Pardon, une vingtaine de chrétiens avaient pu être
témoins de la grande Prière et du Sermon du Vendredi. ·
un
tournoi de foot, organisé un peu tardivement...a permis des
rapports intéressants avec les administrateurs du terrain, (le
nettoyage du vestiaire a donné une autre image des musulmans) et
des contacts avec les parents amenant leurs enfants aux diverses
activités sportives. ·
la
rencontre du dimanche à la Cathédrale, a permis aux musulmans d'y
être accueillis par Mgr Francis Deniau, notre évêque, qui
présenta les lieux et les objets qui meublent la Cathédrale, avant
d'assister à un temps de prière des chrétiens. La chorale de la
cathédrale de Saigon, de passage à Nevers, nous offrit un concert
qui compléta le caractère pluri-culturel de cette semaine !
Jean BAFFIER
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« ACCUEIL RENCONTRE » La revue des Centres de
Préparation au Mariages (C.P.M.) n° 209 de septembre-octobre 2002
vient de sortir avec un dossier sur « Mariages
islamo-chrétiens ». 22 pages – 7 €. Il a été réalisé en
collaboration avec le SRI et avec la participation active de couples
mariés islamo-chrétiens. Au sommaire : une présentation des musulmans de France par
Jean-Marie Gaudeul, de nombreux témoignages de couples
islamo-chrétiens depuis leur rencontre, la célébration du
mariage, leur cheminement dans la foi et comment transmettre un
double héritage religieux à leurs enfants. Un document précieux qui permettra aux animateurs CPM d’être encore
plus respectueux de la différence religieuse, quand ils accueillent
les jeunes couples qui veulent s’engager dans le mariage, l’un
dans la religion catholique, l’autre dans l’islam. |
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Se
Comprendre
(7, rue du Planit, 69110 Sainte-Foy-lès-Lyon – T. 04 78 59 20 42 – F.
04 78 59 88 61).
N° 02-09 novembre 2002 « Le dialogue islamo-chrétien aux
Philippines après le 11 septembre 2001» de Michel de Gigord.
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La
Médina n° 18 (novembre
2002 - La Médina, 62, rue
Gabriel Péri, 93200 Saint Denis – Tél. 01 42 43 23 36 – Fax. 01 48
09 85 71).
·
Migrations
et Pastorale (septembre-octobre 2002 – 269 bis, rue du Faubourg Saint Antoine,
75011 Paris – T. 01 46 59 04 89). « L’Eglise et les migrants, un
avenir commun ? »
·
Spiritus
(12,
rue du Père Mazurié, 94669 Chevilly-la-Rue – T. 01 46 86 70 30).). N°
168, septembre 2002 « Au risque de l’autre ».
·
Chemins
de Dialogue (11, impasse Flammarion, 13001 Marseille – T.
04 91 50 35 50). N° 20 « L’Eglise et les
Religions ».
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Accueil
et Rencontre (8 bis, rue Jean Bart, 75006 Paris – T. 01 45 48 26 72). N° 209, septembre-octobre 2002
« Mariages islamo-chrétiens», 22 pp., 7 €. Cf. encadré
p. 4.
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Lettre
aux Communautés – Mission de France (BP. 101 – 3, rue de la Pointe, 94170
Le Perreux sur Marne). N° 216, octobre-novembre 2002 et N° 217,
novembre-décembre 2002 : « Chemins de rencontre avec l’Islam ».
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Cités
(7, rue Guy Moquet, 94801 Villejuif Cedex – T. 01 49 58 36 57). N°
12-2002. « Religions et démocratie - Judaïsme, christianisme,
islam, bouddhisme »
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« Islam et
Christianisme » Session de formation pour les chrétiens L’Islam en France est une réalité que
beaucoup souhaitent connaître aujourd’hui. Le Secrétariat pour
les Relations avec l’Islam organise depuis plusieurs années une
session intensive d’information et de formation d’une semaine,
qui s’adresse aux chrétiens
(laïcs, religieuses, prêtres).
Cette session se tiendra à Orsay (91400) :
du mardi 1er juillet 2003 à 17 h au mardi 8 juillet
2003 à 14 h. |
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E X P E R I E N C
E : Deux infirmières en dialogue
Voici
maintenant une vingtaine d'année que j'exerce la profession
d'infirmière en maternité-gynécologie. C'est là que j'ai
rencontré Saïda, une algérienne très croyante. Elle
commençait à pratiquer très profondément sa religion,
c'est-à-dire à faire les cinq prières, aller à la mosquée
avec son mari... Avant, elle s'était consacrée à l'éducation
de ses quatre enfants. Puis elle s'était mise à travailler la
nuit pour être là pour eux dans la journée. Maintenant qu'ils
étaient pratiquement adultes, elle pouvait donner davantage à
Dieu. Il y a un temps pour chaque chose. Maintenant, c'était le
temps de Dieu. Elle
avait beaucoup d'amour en elle, beaucoup de sagesse, une
réflexion profonde, le désir et la perfection du travail bien
fait. Très observatrice et très humaine elle avait le sens de
l'autre, avec beaucoup de sensibilité: facilement blessée par
une attitude ou une parole. Très prévenante, elle pensait pour
moi, avec un grand sens de Dieu et beaucoup d'humour. Elle m'appelait régulièrement vers
minuit pour prendre le thé. Je trouvais mon thé servi, avec
fruits ou gâteaux: c'était le temps du partage. Partage de
nourriture et partage de vie et obligatoirement, partage
spirituel où Dieu était présent. Celui qui est le vivant,
l'unique, l'Omniprésent, Lui à qui on s'adresse et qui nous
répond... cette relation d'amour extraordinaire qui ne peut
être qu'avec quelqu'un d'autre. Et quel Autre ! Il
était donc minuit environ quand nous prenions le thé. Quand
c'était possible, bien sûr, car le travail passait avant tout
et il n'était pas question de s'asseoir avant d'avoir
terminé... sauf quelquefois pour marquer une pause rapide avant
de reprendre. L'amour que
chacune de nous éprouvait pour Dieu faisait qu'Il devenait le
sujet principal de nos échanges. Je ne connaissais pas grand
chose à sa religion. J'arrivais avec un immense amour pour Dieu
et pour nos frères, un amour universel et fraternel qui me
vient de quelque chose en moi de très profond, depuis très
longtemps, j'allais dire depuis toujours. Un immense "Ne
jugez pas et vous ne serez pas jugés" - "Aimez-vous
les uns les autres" - "ce qui est important, c'est la
foi agissant par la charité"(Gal 5,6). Nos cœurs étaient
ouverts à la parole de l'autre dans un immense amour de Dieu. Mes enfants
étaient en pleine période d'adolescence et mon couple n'était
pas vraiment bien en paix. Et quand je m'écroulais en pleurs,
racontant les événements du jour, Saïda savait me consoler
par un: "Ne t'inquiète pas, Véronique. Moi aussi je suis
passée par là! Moi aussi, mes enfants... moi aussi, mon
mari... Elle joignait à cette phrase un exemple qui montrait
ses difficultés passées et son équilibre à présent
retrouvé. Elle était toujours passée par là: c'était
rassurant. Pourtant, un
jour survint un événement que j'étais incapable d'accepter.
Cet événement, je le taisais par discrétion, mais il m'était
insupportable. Il devait se passer le samedi ou le dimanche
suivant. Malgré mes efforts, mon estomac était noué et je
n'arrivais plus à sourire. Saïda me dit:"Je ne t'ai
jamais vue dans cet état". Et elle ne savait que faire
pour moi. C'est alors qu'elle dit:"Je vais prier pour
toi". Et le week-end arrivé, l'événement n'a pas
disparu. L'épreuve insupportable pour moi, qui aurait
peut-être été banale pour d'autres, resta présente, mais je
pus la vivre dans une très grande paix. J'avais au fond de moi
une très grande force et je savais au fond de moi que c'était
grâce à sa prière. Ce jour-là,
j'ai eu la confirmation de la force de la prière. Et que ce
n'était pas une question de religion, mais de prière, de foi,
d'Amour, de vouloir porter l'autre devant Dieu, de lui déposer
ses soucis. Au point de le supplier par amour. Au début de
notre rencontre, notre sujet principal (mais il y en avait tant)
était la prière. En ce
temps-là, le soleil se levait tôt: nous n'avions qu'une heure
de décalage. L'été, il faisait jour vraiment de bonne heure.
En regardant vers l'est, vers 4h du matin, elle observait le
ciel, le soleil levant et sa luminosité. Elle m'appelait pour
que j'admire avec elle et s'écriait : "Regarde,
Véronique! Je suis amoureuse de Dieu!" Des nuits
entières, nous parlions de Dieu. Nous mettions Dieu dans toutes
nos conversations. Et
dans un très grand respect de l'autre, nous nous faisions
partager notre foi. Alors on disait : "Chez nous, on dit
comme ci" - "Chez nous, on dit comme ça". Elle
le disait d'abord en arabe, ça lui paraissait plus facile. Puis
elle essayait au mieux de traduire en français. L'autre
trouvait toujours la même phrase ou la même idée, dite
quelquefois un peu différemment, mais reflétant la même
pensée. Découvrant une commune pensée, notre foi augmentait. Le pardon, la
prière, le carême, le jeûne, le
ramadan, l'aumône,
les pauvres, le partage, la charité,
tout y passait. Quand on
invitait une tierce personne à prendre le thé, celle-ci
s'étonnait : "On dirait que vous êtes de la même
religion". On avait tellement d'accord sur tant de choses. Un jour, un
infirmier d'un autre service se joignait à nous pour prendre le
thé. Elle lui dit : "Je te présente Véronique. Elle est
très croyante". Instinctivement, il fit un mouvement vers
moi. Mais inconsciemment, quand je lui dis que j'étais
catholique, il recula la tête (c'était à peine perceptible).
Alors je lui dis : "Ecoute, s'il y a un seul Dieu, c'est le
Dieu d'Abraham, le Dieu, Créateur du ciel et de l'univers. Ce
qui compte, c'est la prière. Tu peux bien me dire que tu es de
n'importe quelle religion, si tu ne pries pas, tu ne peux pas
rencontrer Dieu. Mais si tu pries, tu es comme un pauvre devant
Dieu, les mains vides., attendant tout de lui. Et ton frère,
dans l'autre religion, dans la même attitude, est certainement
plus proche de toi que celui de ta religion qui ne prie pas. Le
plus proche de Dieu est aussi celui qui a le plus d'amour, mais
personne ne peut dire qui a le plus d'amour, sinon Dieu qui voit
le fond de chacun". A
partir de ce moment, tout devint simple, et il venait de temps
en temps discuter de Dieu avec moi. Les nuits sans
trop de travail, nous allions prier en même temps, chacune dans
une chambre différente (vide, bien entendu). Avant de
pénétrer dans la chambre, elle disait: "Véronique, que
ta prière soit exaucée", et invariablement, je
répondais:"Et la tienne de même". Et ensemble, nous
répondions : Amin. Amen. Et chacune, seule avec Dieu, nous
offrions le monde et la prière de l'autre. C'était des moments
intenses de paix et de joie intérieure. En fait Saida
m'avait renvoyée à ma propre religion et je m'étais unie à
la sienne. Souvent, vers 5
h du matin, nous avions terminé notre travail. C'était calme.
Alors elle me disait : "Véronique, dis-moi quelque chose
de Dieu". Alors je prenais ma bible ou Prions en Eglise et
je lisais un psaume ou l'autre, souvent celui du jour. Nous nous
arrêtions souvent sur une phrase. Nous étions dans un profond
recueillement. Et je me disais :"C'est quand même
incroyable : dans un hôpital public à 5h du matin, une
catholique et une musulmane lisent les psaumes juifs!" Sa religion,
pour elle aussi, était devenue plus forte. Quant à ce que ça
avait changé en elle : "Avant, j'étais toute seule avec
mon Coran. Quand je t'ai vue parler de Dieu dans les chambres,
je me suis mise à en faire autant. Je n'ai plus peur de parler
de Dieu." Sans forcer
personne, quand elle passait dans les chambres et que les
malades lui avouaient leur angoisse, souvent elle disait :
"Et puis, il y a Dieu!". Et cela suffisait souvent à
les réconforter. Nous étions devenues des témoins de la
tendresse de Dieu, des pèlerins d'espérance. Et nous
partagions aussi des instants où Dieu s'était servi de nous
pour consoler les autres et quelquefois les renvoyer vers Dieu. « Mon père m'a transmis le
meilleur de sa foi
Mon père a
quitté le Maroc au début des années 1970 pour venir
travailler en France. Après avoir exercé divers petits
métiers, il s'est fixé comme ferrailleur dans les chantiers du
bâtiment. Nous sommes alors venus le rejoindre à Trappes.
J'avais sept ans. Je me souviens encore du froid glacial,
lorsque nous sommes arrivés au cours de l'hiver 1978. Le climat
était si différent de celui que nous venions de quitter. Mes parents
sont des gens humbles qui vivent sous le regard de Dieu. Si ma
mère a une foi instinctive, celle de mon père est plus
érudite. Au Maroc, il était considéré par ses pairs comme un
grand connaisseur des écrits islamiques. Pour lui, ce fut un
vrai sacrifice de quitter son pays natal où il exerçait le
métier d'instituteur. En émigrant en France, il a perdu cette
reconnaissance sociale, mais il est resté égal à lui-même.
Nous, les jeunes, nous sommes impatients, avides de tout
comprendre. Mon père, lui, a toujours été à l'opposé de
cela. Il estime que sa vie est entre les mains de Dieu et il ne
s'impatiente jamais. Lorsque j'étais petit, je me souviens
qu'il se levait à cinq heures chaque matin et se retirait dans
la cuisine pour psalmodier le Coran, avant de partir travailler.
J'avais l'impression que la maison était bénie pour toute la
journée. Chaque jour, il emportait le Coran sur son lieu de
travail. Très discret cependant, il n'a jamais voulu accéder
à la fonction d'imam de la mosquée de Trappes, qu'on lui
proposait. Notre père a souhaité que nous suivions des études
coraniques et que nous apprenions l'arabe, mais jamais il ne
nous imposa ses convictions religieuses. Il ne s'est même
jamais assis à nos côtés pour lire le Coran. Pourtant, il
nous a transmis le meilleur de sa foi. Je comprends aujourd'hui
que ce qu'il souhaitait avant tout, c'est que nous soyons en
accord avec nous-mêmes. Mon père
discutait volontiers avec mon ami Jean-Michel, le curé de
Trappes. Il a su comprendre que la rencontre de ce prêtre, à
quatorze ans, fut importante pour moi. C'est en côtoyant
Jean-Michel et d'autres chrétiens engagés, qui me posaient des
questions sur ma religion, que j'ai approfondi la foi de mon
enfance. Pour moi, être musulman est un choix. L'idée de me
convertir ne m'a jamais traversé l'esprit. Même si ma foi est
ouverte au questionnement. Avant le
dialogue interreligieux, il y a la rencontre humaine. Seul le
dialogue peut faire reculer les crispations identitaires.
Aujourd'hui, ces rencontres sont plus difficiles, mais je suis
convaincu qu'il faut poursuivre le dialogue islamo-chrétien.
C'est aussi pour moi une façon d'aider tous ces jeunes
musulmans que je rencontre et qui souffrent de n'avoir ni
structures ni références pour construire leur foi, ou
simplement pour donner un sens à leur vie. ». Rachid
BENZINE (Chercheur
en herméneutique coranique. Coauteur avec Christian Delorme de
« Nous avons tant de choses à nous dire » (Albin
Michel, 1998, 252 p. 7,70 €) et créateur d’un site
consacré au renouveau de la pensée musulmane : www.etudes-musulmanes.com)
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