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Quelques réflexions à bâtons rompus |
Avec le pluralisme religieux qui caractérise la société actuelle, il semble évident que de plus en plus de jeunes croyants sont appelés à entrer dans une union dite "mixte". Tout mariage est mixte, par définition. Souvent, ce qualificatif a été utilisé pour désigner le mariage de deux chrétiens appartenant à deux confessions chrétiennes différentes. Un site Internet leur est d'ailleurs consacré. Pour un grand nombre, il s'agira d'un couple formé par un chrétien et un baptisé incroyant. Mais pour d'autres, de plus en plus nombreux, il s'agira de couples islamo-chrétiens[1].
L'Eglise ne peut que tirer les leçons de cette situation: une formation adaptée est nécessaire pour que, le moment venu, la fondation d'une telle famille soit, pour tous les intéressés, un lieu de rencontre avec l'amour du Christ.
La catéchèse normale prévue pour les adolescents devraient donc comporter une étape de réflexion sur la vie en couple mixte, sur les façons de s'y préparer, sur la manière de vivre un amour vrai sans se diviser sur des querelles religieuses, sur la façon de témoigner de sa foi en famille sans offenser les sensibilités des autres religions.
La formation des pasteurs, prêtres, séminaristes, religieuses, militants, ne peut se faire en ne traitant ce problème que dans ses aspects les plus juridiques. Des instruments ont commencé à être préparés sur le sujet[2]. Il reste à les faire connaître et à les utiliser.
Cette préparation lointaine est indispensable. Malheureusement, dans la plupart des cas, les jeunes qui se trouvent embarqués dans l'aventure du couple mixte n'ont reçu aucune préparation dans ce sens. Il est alors très difficile de travailler en profondeur, tant la situation est délicate quand on la prend à chaud.
C'est toute l'Eglise de France, jusque dans sa jeunesse et son enfance qui doit prendre la mesure de la nouvelle situation où elle se trouve en étant un groupe "minoritaire" dans une société pluraliste.
Ce problème est le plus délicat, celui sur lequel portent la plupart des questions relatives au couple mixte. On se divise sur la religion à choisir pour les enfants, sur la façon d'en parler, sur les noms à donner, sur les rites de prière familiale, sur les fêtes à observer[3].
Dans un grand nombre de situations, les parents, pour éviter
les heurts, prennent la fuite en remettant à plus tard, toujours à plus tard,
d'aborder ensemble, ou avec leurs enfants, le problème religieux. Ceci aboutit
à un athéisme de fait en famille.
D'autres choisissent d'emblée une religion dans laquelle élever leurs enfants. Un des conjoints "emporte le morceau", et tire les enfants de son côté. C'est ce qui peut arriver surtout quand la famille élargie, chrétienne ou musulmane, exerce des pressions sur le couple pour s'approprier les enfants.
D'autres jouent pleinement le jeu du couple mixte et découvrent une nouvelle façon de donner une éducation religieuse:
§
certains essaient d'inculquer une attitude de foi
ouverte et non-confessionnelle à leurs enfants qui sont invités à préparer un
choix ultérieur à leur majorité, ou quand le temps leur semblera mûr.
Cependant ce choix ouvert est difficile à vivre et peut amener l'enfant à
chercher à concilier l'inconciliable dans un certain syncrétisme qui le dispensera
d'un choix qui déplairait à l'un ou à l'autre de ses parents.
§
d'autres choisissent une religion de départ. Souvent on
prend celle qui semble mieux se prêter à une intégration des enfants dans la
société où ils seront appelés à vivre: l'Islam en Afrique du Nord, le
Christianisme en France.
Mais l'éducation religieuse essaie de nourrir dans l'enfant une attitude
ouverte à toutes les valeurs de l'autre religion, ce qui n'est pas toujours
facile, vu que chacune des deux sociétés en présence transmet une vision
caricaturale de la religion de l'autre.
§ certains de ces couples essaient alors de se regrouper[4] pour mieux s'entr'aider ; ce qui n'est pas non plus sans présenter certains risques de marginalisation et qui demande un effort accru pour maintenir le contact avec le milieu dans lequel on vit.
Il semble préférable (mais comment être trop affirmatif dans ce domaine ?) de choisir, dès le départ, une religion dans laquelle les enfants vont se trouver vivre leur foi sans complexe. Ce choix des parents transmet à l'enfant un message fondamental: la foi se reçoit de Dieu : on choisit de répondre, on choisit d'accueillir un message qui nous est adressé; mais on ne choisit pas le message: c'est un donné qui vient de Dieu: la première initiation à la foi qui vient des parents est vécue par l'enfant comme un donné à accueillir. Cette situation psychologique semble être la plus correcte traduction de la réalité théologique de la Révélation.
Quel que soit ce choix initial, il faudrait que chaque conjoint apprenne à témoigner positivement de sa foi sans jamais se permettre de critiquer les croyances de l'autre conjoint. Cela demande à chacun de se recentrer sur l'essentiel de sa foi:
§ le chrétien peut témoigner de Jésus vivant, ressuscité, sauveur et Seigneur, sans nécessairement se lancer dans des diatribes contre l'Islam et des sorties contre Mohammed.
§
le musulman devrait pouvoir se rappeler que la
révélation islamique n'est pas dirigée contre le Christianisme:
positivement, le Coran proclame l'existence de Dieu, sa majesté, sa
puissance, sa miséricorde, son invitation à nous préparer à la vie future.
Il n'est pas nécessaire de se lancer dans des explicitations polémiques du
genre: "cela contredit telle ou telle croyance chrétienne".
Quand les points de désaccord se présentent, et que des questions se posent, il est important que ces questions soient suscitées par le milieu et non par l'un des parents: le risque de chantage à l'affection est trop évident. Que faire alors ? Deux principes semblent pouvoir être utiles:
§ que chacun des conjoints recentre la discussion sur l'essentiel: que le témoignage de chacun présente de nouveau à l'enfant le message central de sa foi.
§
que tous deux ensuite expriment que Dieu appelle chacun
à une certaine réponse personnelle: certains se sentent appelés dans l'Islam,
d'autres dans le Christianisme: l'important est de répondre à l'appel de Dieu
tel qu'on le perçoit. Il faut donc grandir dans une attitude de disponibilité
et demander d'être guidé vers la religion que Dieu a choisi pour nous.
Ceci correspond, dans l'Islam: à la Fâtiha, et dans le Christianisme: à la
prière au St Esprit.
Ainsi, on ne résout pas les divergences au niveau de la discussion intellectuelle qui risque de dégénérer en polémiques, mais au niveau de la prière. Il s'agit d'utiliser ces divergences pour faire rebondir l'attitude de foi et d'humble recherche de la lumière et de la vocation de chacun.
Nous avons mentionné plus haut que certains de ces ménages mixtes ont commencé à former des groupes et à se retrouver plus ou moins régulièrement. Chaque année à la Pentecôte, ces groupes se rassemblent pour une réunion plus large. Dans certaines régions, l'Est, le Rhône-Alpes ou l'Ile-de-France, ces réunions ont lieu plus fréquemment. Des bulletins ronéotés essaient de paraître plus ou moins régulièrement pour entretenir des liens entre ces ménages[5]. Deux sites Internet sont actuellement en chantier au service de ces groupes.
Peut-être s'agit-il ici de la fondation d'un mouvement de spiritualité, semblable aux Foyers Notre-Dame et à d'autres mouvements de spiritualité conjugale, dont l'objectif sera d'aider les conjoints de ménages mixtes à vivre leur union dans une perspective de foi authentique et exigeante, sans danger de syncrétisme ? Peut-on imaginer la possibilité de voir un tel mouvement pourvu d'aumôniers chrétiens et de conseillers musulmans qui nourrissent la foi des participants sans essayer de "récupérer" leurs fidèles ni d'embrigader leurs enfants dans leurs communautés respectives ?
Il n'en demeure pas moins que des problèmes épineux subsistent encore. Le plus important est, sans doute, celui de l'exclusion dont souffrent encore souvent les jeunes musulmanes qui se marient avec un non-musulman[6]. Sur ce point, les discussions se font vives dans les milieux musulmans, comme en témoigne une controverse parue dans un journal algérien.
L'existence même d'une telle dispute laisse entrevoir que le texte coranique est ouvert à des interprétations plus larges que n'avaient voulu l'admettre les anciens juristes. A suivre.
[1].
Cf. les chiffres de l'INSEE cités par M. Muller: Couscous pommes frites (Le couple franco-maghrébin d'hier à
aujourd'hui), Ramsay, Paris, 1987, 255 p., p. 142: "Le phénomène ne cesse de progresser. Environ 3000 mariages
franco-maghrébins en 1974. Ils sont 4500 en 1982, sans compter les unions
libres, très nombreuses... Dans l'ensemble des mariages franco-maghrébins, les
femmes du Maghreb comptent pour 22% en 1974 et 32% en 1982. Soit un mariage sur
trois. Voir aussi R. Solé: "Couples
métissés :La multiplication des
mariages entre Français et immigrés", in: Le Monde, 17/11/87,
p.11.
[2]. Par exemple le dossier du SRI: Les mariages islamo-chrétiens (2° ed., Paris, 1986) à demander au Secrétariat pour les Relations avec l'Islam, 71 rue de Grenelle, 75007 Paris. Voir aussi le N°118 de la revue Accueil Rencontre des Centres de Préparation au Mariage (C.P.M., 6 av. Vavin, 75006 Paris).
[3].
Sur ce sujet, on pourra lire avec profit: M. Borrmans: "Ménages mixtes musulmans-chrétiennes: perspectives de pédagogie
religieuse", in: Parole et
Mission N°42 (Juil. 1968), p. 410-436; et A. Barbara: "L'enfant: un enjeu" in: Se Comprendre N°82/2 (11/02/82), 16 p.
[4]. Pour obtenir des renseignements sur de tels groupes, on peut écrire au SRI, 71 rue de Grenelle, 75007 Paris.
[5]. Par exemple: Dialogue, produit par M & Mme Bayod, ou Couples Mixtes Mariages, de M. A. Barbara (54 rue du Havre, 44800 Saint-Herblain). Dialogue s'adresse aux ménages islamo-chrétiens, tandis que Couples Mixtes Mariages s'adresse à tous les ménages "entre deux étrangers", dans une perspective plus large que le dialogue inter-religieux.
[6]. Comme signalé plus haut, un tiers des mariages mixtes qui se concluent actuellement, est formé par une musulmane épousant un non-musulman, ce qui est contraire à la formulation traditionnelle de la loi islamique. Des deux autres tiers (un musulman épousant une chrétienne), l'un est destiné à rester en France, l'autre part vivre à l'étranger, au Maghreb habituellement. (M. Muller, op. cit. p. 142).