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L'ART DE DIALOGUER ENTRE RELIGIONS

Apprendre à se parler les uns aux autres n'est pas facile. Régulièrement, certains articles traitant des religions qui composent notre société suscitent chez leurs lecteurs étonnement ou scandale: peut-on, étant chrétien, parler de l'islam comme religion révélée ? peut-on évoquer Mohammed en impliquant qu'il est prophète ? Ne va-t-on pas tomber dans l'habitude de tout mélanger et de tout confondre comme si la vérité n'avait plus d'importance ?

Ce sont là de vraies questions qui méritent réflexion. A ce propos, il me semble que nous devons trouver le secret de reconnaître au moins quatre manières différentes de parler de nos convictions… tout en restant fidèles à l'unique vérité que nous percevons:

1. Le langage pour dire ma foi

Vient d'abord le langage dont je me sers pour dire ma foi à l'intérieur de ma communauté religieuse: au fil des générations, l'Eglise nous a transmis la Bonne Nouvelle. Pour en parler, nous avons sélectionné des formules dogmatiques, des pratiques liturgiques, des moyens catéchétiques qui sont, sans cesse, à reprendre, à enrichir, à développer.

Dans ce contexte, je ne peux que rejeter des expressions qui seraient incompatibles avec ma conviction que Jésus est Fils de Dieu, même si ces formules proviennent d'un livre comme le Coran qui se présente comme "révélé". Mais voici, justement, qu'il m'est souvent donné d'entendre un autre langage.

2. Le langage scientifique

Les religions, leur apparition et leur développement, leurs croyances, rituels et prescriptions, leur rôle dans la culture et l'histoire des peuples méritent d'être étudiées avec tous les moyens dont disposent les sciences modernes. Ceux qui s'adonnent à ces recherches se contentent de décrire l'évolution des croyances et des groupes religieux. Leur façon d'en parler peut dérouter le croyant: ils vont parler des "religions Abrahamiques, ou des religions révélées": cela ne signifie pas que, dans leur for interne, ils les croient révélées mais simplement que ces religions "se présentent comme venant d'Abraham", "comme révélées", ou "s'organisent autour d'une doctrine crue comme révélée". Le langage scientifique ne peut s'interpréter comme exprimant des vérités d'ordre théologique.

3. Le langage "en vue du bien commun"

Le croyant ne peut se contenter de dire sa foi à l'intérieur d'un petit cercle d'initiés. Il a aussi à s'exprimer "à l'air libre", dans la "vie publique". Sur les problèmes que notre monde - national ou international - doit résoudre, le croyant peut apporter un certain éclairage pour promouvoir une meilleure vie en société. Dans ce contexte, il doit exprimer ses convictions de telle façon que ceux qui ne partagent pas sa vision religieuse puissent, néanmoins, communier aux valeurs que celle-ci promeut dans la vie politique ou sociale. C'est le langage qu'adoptent fréquemment les interventions du pape et des évêques dans ces domaines.

Il est probable que le rayonnement d'une religion dans l'espace public dépendra surtout, désormais, de sa capacité à s'exprimer en des termes qui "font sens" pour le monde qui l'entoure.

4. Le langage de "pèlerins qui s'encouragent"

Il peut arriver aussi qu'un chrétien, par exemple, parle, en bloc, de l'Islam et du Christianisme comme de deux "religions révélées". Cela ne veut pas forcément dire qu'il accepte la foi musulmane dans le Coran comme "livre dicté par un ange". Souvent, le contexte indique simplement qu'il reconnaît que tous, chrétiens et musulmans, se sentent appelés à obéir à la parole révélée de Dieu, même s'ils ne tombent pas d'accord pour la trouver au même endroit. C'est une façon de dire: "soyons conséquents avec nous-mêmes. Si nous croyons que Dieu nous a parlé, nous devons cultiver des attitudes d'accueil et de confiance, etc.". L'accent étant mis sur ces attitudes, il vaut mieux ne pas s'engager, au même moment, dans des disputes doctrinales sur la Bible ou le Coran. 

La rencontre entre croyants de religions différente n'est pas facile, mais elle devient inévitable dans le quotidien de la plupart d'entre nous. Il va nous falloir apprendre courageusement à parler vrai dans des contextes si divers qu'ils exigent "des langages différents" encore à inventer.

            J.M. Gaudeul,
            Père Blanc, membre du Secrétariat
            pour les relations avec l'islam

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