Depuis deux mois, l’armée israélienne et
les colons s’affrontent avec les Palestiniens. La liste des victimes ne cesse
de s’allonger, plus de 300 morts, 9800 blessés, plusieurs centaines entre la
vie et la mort, environ 1500 personnes resteront handicapées à vie. 45% des
victimes sont des jeunes et des enfants de moins de 18 ans. Les violences
ont éclaté d’abord à Jérusalem, puis dans la bande de Gaza et se sont étendues
à l’ensemble de la Palestine, débordant même en Israël. Il est clair pour de
nombreux analystes que si la visite provocatrice de M. Ariel Sharon, chef du
parti Likud (droite israélienne), sur l’esplanade des Mosquées (Haram
as-Sharif), le 28 septembre 2000, fut le détonateur des récentes violences, ces
dernières sont une expression plus large des frustrations du peuple palestinien.
Les différentes ONG à but humanitaire ont dénoncé ces violences dans de
nombreux rapports, sans résultats concrets de la part de la communauté
internationale. Lors de sa visite récente en Palestine Madame Mary Robinson
(Haut Commissaire pour les Droits de l’Homme) a pu se rendre compte de
l’étendue des violences infligées au peuple palestinien. Malgré cela, mutisme
et inaction restent de mise de la part des partenaires internationaux au
processus de paix.
Plus que mutisme, il y aurait même tendance
à condamner les victimes. La manière dont les violences sont rapportées par
certains médias, surtout en Israël et aux Etats-Unis d’Amérique, tend à en
faire porter l’entière responsabilité au peuple palestinien. Cette vision
de la situation actuelle fait son chemin et commence à avoir des effets
dramatiques pour la population palestinienne.
Avec la signature des accords d’Oslo à
Washington, le 13 septembre 1993, beaucoup avaient espéré voir la fin d’un très
long conflit. Au même moment, à Jérusalem, porte de Damas, les gens sortaient
pour la première fois leur drapeau palestinien et se réjouissaient sous le
regard amusé des soldats israéliens qui, eux aussi, voulaient, ce jour-là,
croire que la paix était proche. Malheureusement, l’attitude des différents
gouvernements israéliens a vite refroidi l’ardeur de ceux qui avaient alors célébré l’approche de la paix.
Pour bien saisir comment nous sommes
arrivés à la situation présente, il faut revenir en arrière et remonter
jusqu’en 1948 lors de la création de l’État israélien. La création d’Israël fut
en fait la première injustice faite au peuple palestinien. Les massacres de
Deir Yassin, les 530 villages détruits, le départ forcé en exil
de 750 000 hommes, femmes et enfants palestiniens, fut le début du drame
« la nakba ». Depuis lors les Palestiniens qui durent vivre en
réfugiés n’ont jamais cessé d’espérer leur retour sur leur terre, dans
leurs maisons, près de leurs oliviers.
Avec l’occupation de la Cisjordanie y
compris Jérusalem, et de la bande de Gaza par Israël en 1967, le fossé séparant
ces deux peuples s’est encore élargi, et les souffrances du peuple palestinien
ont augmenté. Malgré les différentes résolutions des Nations Unies, plus
spécialement 242 et 338 –appelant à l’arrêt des violences contre le peuple
palestinien, au retrait de l’armée israélienne d’occupation et au retour des
réfugiés – la situation du peuple palestinien n’avait pas changé.
Le combat pour l’indépendance mené par le
peuple palestinien, chrétiens et musulmans, et la première Intifada furent pour
Israël les signes que l’État israélien ne pouvait pas continuer à occuper la
Palestine indéfiniment. C’est alors qu’ont commencé les premières négociations,
qui débouchèrent sur les accords d’Oslo. Les Israéliens reconnaissaient
finalement qu’ils n’obtiendraient pas de paix durable sans accorder aux
Palestiniens leur droit légitime à l’autodétermination dans un État souverain,
et les Palestiniens, en acceptant un accord basé sur les résolutions 242 et 338
des Nations Unies, reconnaissaient implicitement l’existence d’Israël.
Malheureusement, l’attitude israélienne a
eu vite raison de l’espoir des Palestiniens, qui continuèrent malgré tout à
participer au processus de paix. Depuis les accords d’Oslo les conditions de
vie des Palestiniens n’ont pas cessé de se dégrader. Malgré une liberté un
peu plus grande dans certaines régions, surtout dans les grands centres
peuplés, Israël continue à contrôler la circulation des Palestiniens, et limite
l’accès aux biens et services. De plus il existe des problèmes-clés à résoudre
qui sont autant de blocages du processus de paix :
1. Réfugiés : environ 4 millions de
Palestiniens vivent en dehors de Palestine. Si certains d’entre eux ont une vie
convenable aux USA ou ailleurs, une large partie vit encore dans les camps de
réfugiés, au Liban, en Jordanie et en Syrie. Finalement certains sont réfugiés
dans leur propre pays, il existe 27 camps de réfugiés en Palestine. La
question du droit au retour des réfugiés est au cœur de problème
palestinien.
2. Colonies israéliennes en territoires
palestiniens : nées
d’une idéologie de conquêtes les colonies israéliennes de peuplement est un des
points le plus difficile des négociations de paix. La population totale des
colonies, y compris celles du Golan, représente 300 000 personnes. Même après
les accords d’Oslo, l’expansion des colonies s’est poursuivie sans arrêt – 37
km2 de terres palestiniennes ont été confisquées chaque année – et
leur population a augmenté de 50% (32,750 nouveaux logements ont été construits
depuis 1993, 3,000 depuis l’arrivée de Barak au pouvoir en 1999). Au yeux des Palestiniens c’était un
déni flagrant de la sincérité de la volonté de paix de la part des Israéliens.
Ces colonies largement armées bien que civiles, se sont octroyé par la force
les meilleures terres cultivables. Leurs habitants bénéficient d'avantages
substantiels de la part de l’État israélien. Ce sont peut-être les plus
dangereux ennemis de la paix, ayant bénéficié pendant trop longtemps d’un
régime de faveur. De plus les colons sont fortement endoctrinés, voire
fanatisés. Les exemples d’Hébron et de la bande de Gaza en sont les signes les
plus frappants. Dans la ville d’Hébron 400 colons vivent sous haute protection
de l’armée au milieu de plus de 150.000 Palestiniens. Lors des interminables
couvre-feu, ces colons n’hésitent pas à narguer les habitants palestiniens de
la ville, confinés dans leurs maisons, en se promenant librement dans les rues
et en attaquant les biens palestiniens. Alors que la bande de Gaza compte 1.200.000 habitants palestiniens, 33 % de
la surface totale, souvent parmi les meilleures terres, sont occupés par 6.000
colons, protégés par 12.000 soldats israéliens.
3. Statut de Jérusalem :
La question de Jérusalem est aussi un point très épineux, à cause de sa dimension religieuse. C’est la
Ville Sainte pour les Juifs, les Chrétiens, les Musulmans, Israéliens et
Palestiniens. Les Israéliens considèrent Jérusalem comme leur capitale, y
incluant la partie orientale de la ville. Pour les Palestiniens Jérusalem-Est
est territoire occupé et son annexion
par Israël n’a jamais été reconnue dans le droit international. Les
Palestiniens revendiquent Jérusalem-Est comme capitale du futur État
palestinien. Alors que plusieurs solutions ont été proposées pour partager la
ville, aucune n’a jusqu’à présent satisfait les deux parties.
4. Utilisation de l’eau et des ressources
naturelles : Il y a
au niveau de l’utilisation de l’eau et des ressources naturelles une totale
injustice. Les Israéliens utilisent sept fois plus d’eau que les
Palestiniens, et empêchent les Palestiniens d’en utiliser davantage. Les
dégâts faits à l’environnement par l’État israélien sont irréparables et, si
une solution n’est pas trouvée rapidement, dans 10 ou 20 ans personne n’aura
plus d’eau.
Malgré toutes les concessions faites par
les Palestiniens, le gouvernement israélien a de manière constante toujours
demandé davantage des Palestiniens, transformant ces derniers en mendiants
de leurs droits légitimes. C’est cette situation qui prévalait à la veille
de la visite de Monsieur Sharon. Les frustrations étaient à leur paroxysme, il
ne manquait plus qu’une étincelle pour que tout explose.
On
ne le rappellera jamais assez que la première des violences en
Palestine est l’occupation israélienne. Les violences actuelles dans les
« territoires » ne sont que le fruit de cette occupation.
La situation sur le terrain est celle
d’un combat pour la liberté et l’indépendance d’un peuple, avec d’un côté
une armée puissante possédant une force de frappe importante, composée
d’armement ultra-moderne et d’autre plus conventionnel, et de l’autre côté
une population civile désarmée, et une police palestinienne possédant un
armement léger et dépassé. Le
gouvernement israélien montre qu’il n’a pas la volonté politique de gérer ce
soulèvement autrement que par des moyens militaires.
L’utilisation de munitions meurtrières,
de tanks, d’hélicoptères, de rockets et autres armements, ainsi que de tireurs
d’élite embusqués, contre des manifestants armés de pierres, est inacceptable.
Lors des récents affrontements à Gaza, la presse a révélé comment toutes les
deux minutes des tireurs ouvraient le feu sur des enfants palestiniens, faisant
en moins d’une heure une trentaine de blessés, le plus jeune âgé de 7 ans,
atteint d’une balle dans les poumons. On dénombre beaucoup de blessés à la tête
et dans les parties supérieures du corps, blessures qui sont faites pour
tuer et non pour blesser ou effrayer.
Les colonies israéliennes, installées
en toute illégalité et au mépris des droits de la population palestinienne,
constituent une plaie insupportable. Non seulement les colons accaparent le
terrain, mais ils se constituent en véritables milices (grâce à
l’armement fourni par l’armée israélienne) opérant des raids sur la population
palestinienne, tuant, détruisant maisons et récoltes, confisquant des terres,
et tout cela sous le regard bienveillant et protecteur de l’armée.
Autre élément important de
l’occupation : les punitions collectives intolérables infligées aux
Palestiniens. Par exemple , le déracinement de milliers d’oliviers,
avec tout l’attachement que les Palestiniens ont envers ces arbres, symbole de
leur identité, de leur patrimoine, de leur vie, est un acte aux conséquences
irréparables. Irréparables pour les Palestiniens, mais aussi pour l’environnement.
La Palestine est une zone semi-aride, donc avec de faibles précipitations, plus
on enlève d’arbres moins il y a de pluie. En même temps que se joue un drame
humain c’est aussi tout un écosystème qui est mis en danger.
Le blocus imposé à la population palestinienne
par Israël commence lui aussi à se faire ressentir fortement. De nombreuses
personnes qui travaillaient en Israël n’ont plus aucune source de revenu,
certains villages sont complètement isolés depuis deux mois. Les denrées de
première nécessité commencent à manquer, il n’y a plus de lait pour les
enfants, qui sont une fois de plus les premières victimes. Bien qu’Israël
dise laisser passer les produits de première nécessité, la réalité sur le
terrain est tout autre. Dans certains cas, il y a des denrées, mais la
population n’a plus d’argent, dans d’autres, il n’y a plus ni argent ni
denrées.
Finalement, et ce n’est pas la moindre
chose, les traumatismes infligés aux enfants par les violences qu’ils
voient tous les jours, par les bombardements, laisseront des blessures
difficilement guérissables. Déjà les instituteurs et autres éducateurs en
voient les conséquences et essayent de mettre en place des programmes
pédagogiques pour aider les enfants à gérer ces traumatismes. Il faudra des
années avant que les cauchemars cessent et que ces enfants puissent retrouver
un équilibre normal.
Il est très difficile dans le contexte
actuel de proposer des solutions, mais il est clair que de toute manière il
faudra revenir à la table de négociation. Aucune solution durable ne pourra
être imposée par la force. Pour que des négociations puissent reprendre il faut
pouvoir tenir compte des éléments suivants :
1.)
Aucune
négociation ne pourra aboutir, si elle n’est basée sur les points suivants:
a.
Arrêt
immédiat des violences (résolution 1322 des Nations Unies) et retrait des
forces israéliennes d’occupation de la Cisjordanie et de la Bande de Gaza
(résolutions 242 et 338 des Nations Unies).
b.
Retrait
total des colons de la Cisjordanie et de la bande de Gaza, et restitution des
terres confisquées en toute illégalité (Convention de Genève).
c.
Reconnaissance
des droits fondamentaux du peuple palestinien à l’autodétermination et à vivre
dans un État souverain avec Jérusalem-Est comme capitale (résolution 303 des Nations Unies et Déclaration
Universelle des Droits de l’Homme).
d.
Reconnaissance
du droit au retour des réfugiés et compensations financières pour les
préjudices subis (résolution 194 des Nations Unies).
2.)
Pour en
terminer avec la violence, il est important d’envoyer une commission d’enquête
sous les auspices des Nations Unies : elle devra déterminer les
responsabilités de chacune des deux parties dans les récentes violences.
3.)
Les
Etats-Unis ayant perdu aux yeux de beaucoup toute crédibilité, il est nécessaire
d’élargir le cadre des négociations en y incluant plus activement d’autres
partenaires, comme, par exemple, l’Union Européenne, la Russie, les Nations
Unies, ou la Ligue des pays arabes.
Il est important que la communauté
internationale mette en œuvre tous les moyens nécessaires pour assurer la
protection du peuple palestinien et pour aider Israéliens et Palestiniens à
reprendre le chemin du dialogue. Il n’y aura pas de paix durable ni en
Palestine ni en Israël si justice n’est pas faite au peuple palestinien. La
création d’un État palestinien est inéluctable à moins d’opérer un vaste
nettoyage ethnique, même le gouvernement israélien le sait ; il est donc
nécessaire de ne pas retarder ce processus, car plus la situation actuelle se
prolonge, plus une solution sera difficile. Il est indispensable de favoriser
sa réalisation dans les plus brefs délais.
Commission Justice et Paix –
Jérusalem
P.O.Box 20459
91204 Jérusalem.
sjoulain@steanne.org