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N° 99/09 - Novembre 1999 |
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Les
chrétiens peuvent-ils prier avec les musulmans ? Le présent
texte, par un consulteur de la Commission pour les Rapports Religieux avec
les Musulmans (CRRM) qui dépend du Conseil Pontifical pour le Dialogue
interreligieux (CPDI), essaie de donner quelques orientations pour répondre
à la question, sans pour autant prétendre clore la recherche.
Le P. Stamer, Père Blanc, professeur à l'Institut Pontifical
d'Etudes Arabes et d'Islamologie de Rome (PISAI)reprend
les éléments les plus importants d'une enquête menée
par le CPDI sur ce thème et de la réflexion de la CRRM sur
le même argument. Cet article qui a paru dans
Pro Dialogo,
N° 96, 1997/3, p.357-370 est reproduit ici avec l'autorisation de ce
Bulletin du Conseil Pontifical pour le dialogue inter-religieux.
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L'enquête mentionnée plus haut s'est faite l'écho d'initiatives et d'efforts les plus divers pour réunir chrétiens et musulmans dans une prière commune. Elle a fait ressortir aussi de fortes résistances de la part de certaines communautés chrétiennes ou de leurs responsables, mais surtout le peu d'initiatives venant directement du côté musulman.
A la diversité des occasions correspond une grande variété de formes. Il faut mentionner ici d'abord les différentes occasions d'«hospitalité spirituelle», où des membres d'une communauté, soit par obligation de fonction, soit par amitié, assistent au culte de l'autre communauté. Des démarches particulières sont parfois faites pour valoriser cette présence respectueuse, mais il ne s'agit pas d'une rencontre de prière commune au sens strict et à part égale.
Le «modèle d'Assise» est parfois suivi: chrétiens et musulmans se retrouvent dans un même lieu pour prier, à tour de rôle, chacun selon sa tradition religieuse propre.
Là où il s'agit vraiment d'une démarche commune jusque dans le partage des formes, des paroles et attitudes extérieures, on signale tout un éventail de possibilités: lecture, méditation et commentaires partagés des textes sacrés ou encore d'auteurs spirituels, le silence comme expression de notre commune impossibilité de nous dire en vérité dans «l'espace de Dieu», prières de louange, d'action de grâces ou d'intercession s'exprimant à travers des formules traditionnelles de bénédiction, des litanies ou des interventions spontanées, récitation de poésie, d'hymnes (les psaumes) et aussi, dans certains contextes culturels, des chants ou de la musique sacrée.
Ce n'est qu'en connaissance de cause que nous pouvons peser le «pour» et le «contre» d'une démarche commune et vérifier si nos motivations communes sont suffisamment fortes pour en accepter le principe, pour comprendre et assumer l'autre jusque dans la fine pointe de son originalité de priant. C'est alors seulement que nous pouvons chercher à préciser quelques orientations et directives pour en assurer le succès, pour en éviter des contrefaçons hâtives.
«Les musulmans adorent avec nous (chrétiens), le Dieu unique, Créateur, Miséricordieux qui jugera les hommes au dernier jour» (LG 16). On pourrait citer toute une liste des «Plus Beaux Noms de Dieu» qui sont l'héritage commun des musulmans et des chrétiens et qui semblent prouver à l'évidence la possibilité, voire la nécessité d'une démarche commune de prière.
Pourtant musulmans et chrétiens ne s'accordent pas pleinement sur la compréhension même du Mystère de Dieu et sur sa relation avec l'humanité. Le Christianisme et l'Islam sont deux approches différentes d'un même Dieu et ceci se reflète, d'abord et avant tout, dans la démarche respective de la prière. De part et d'autre, c'est notamment la prière liturgique ou rituelle qui exprime la nature spécifique de cette approche dans la foi. Elle est, en outre, le signe le plus marquant de l'appartenance communautaire.
Nous comprenons dès lors pourquoi les musulmans font si peu de cas des paroles dans la prière rituelle et du fait que la majorité d'entre eux, ne connaissant pas la langue arabe, ne comprennent pas complètement ce qu'ils disent dans la prière.
Un autre aspect, certainement secondaire par rapport au premier, est que le musulman, en accomplissant la prière rituelle, se sait Shahîd = témoin. La prière rituelle est l'affirmation sans équivoque de l'appartenance à l'umma, la communauté de ceux qui sont soumis et qui en témoignent. La prière rituelle, même accomplie au fond d'une chambre obscure, garde une dimension communautaire, ne serait-ce que par la qibla, l'orientation vers La Mecque, centre de l'umma.
Certainement touchons-nous ici à l'une des différences les plus profondes dans nos approches respectives du même mystère: Dieu. La préférence musulmane pour garder à la prière sa formalité rituelle et sa sobriété immuable, pourrait être au mieux rapprochée de la permanence dans l'adoration et la louange vécue dans le monachisme chrétien ou encore, sous certains aspects, de la solennité intemporelle de certaines liturgies chrétiennes orientales.
A côté de cet «acte fondateur» du musulman qu'est la prière rituelle, l'Islam connaît d'autres formes de prières. Sans vouloir être exhaustif, en voici les principales:
En premier lieu, il faut mettre la récitation du Coran et sa méditation dans le silence du cœur pour rendre la Parole de Dieu présente dans la vie. A partir d'elle, la piété musulmane a développé une des formes de prière les plus belles et des plus accessibles au non-musulman: la méditation des plus Beaux Noms de Dieu, accomplie en privé à l'aide du chapelet de 99 grains ou en commun notamment dans les cercles confrériques.
Précisément sous l'inspiration des confréries, la piété populaire musulmane a développée une grande richesse de formes et d'expressions, parfois proches de celles de certaines régions chrétiennes. Il y a là un «terrain commun» qui n'a guère été exploré jusqu'à présent. Il est vrai que toutes ces «dévotions particulières» sont, pour le moins, suspectes aux yeux de l'orthodoxie musulmane.
Les diverses étapes du pèlerinage à La Mecque, sont, elles aussi, jalonnées de prières de louange et de demande de pardon d'une grande profondeur spirituelle.
La vie quotidienne du musulman est également parsemée de formules de louange, de bénédiction, d'appel au secours ou de demande de pardon. Rien ne devrait échapper au regard bienveillant et miséricordieux du Créateur et Maître de toute chose.
Pourtant le musulman est réticent pour aller au-delà des formules éprouvées et sûres vers une expression plus libre et plus spontanée de la prière. Est-ce la crainte que sa langue ne le trahisse et qu'une trop grande personnalisation dans l'expression de la prière ne soit déjà une forme de shirk = association de quelque chose d'humain à Dieu-
Enfin, la piété musulmane, pour être vraie, doit s'exprimer ailleurs que par les paroles: dans la charité envers les pauvres, la justice, la fidélité aux engagements: «La piété ne consiste pas à tourner votre face vers l'orient ou vers l'occident. L'homme bon est celui qui croit en Dieu...; celui qui, pour l'amour de Dieu, donne de son bien...; ceux qui remplissent leurs engagements... Voilà ceux qui craignent Dieu» (Coran 2,177).
La tradition chrétienne et notamment la tradition monastique ont institué un rythme journalier de prière pour la sanctification de la journée. La prière des heures est devenue une pratique officielle dans l'Eglise à laquelle beaucoup de chrétiens s'associent. Etendues sur toute une année, le chrétien revit les étapes du mystère de salut, de l'intervention prodigieuse de Dieu dans l'histoire des hommes.
Cette prière permanente est à la fois adoration et louange, prière d'action de grâce, mais aussi intercession et demande de pardon. Elle s'exprime sous des formes multiples, certaines fixées dans des rites séculaires, d'autres laissant place à des formulations nouvelles et circonstancielles, d'où une place prépondérante de la parole dans la prière chrétienne. Pourtant cette richesse de rites et de formulations doit constamment être nourrie par un contact vivant avec la Parole de Dieu à travers la «lectio divina» et la méditation silencieuse.
La prière chrétienne, du moins chez les Catholiques et les Orthodoxes, se fait souvent intercession, une intercession qui s'appuie sur la communion des Saints et notamment sur la Vierge Marie.
La richesse et la diversité de la prière liturgique chrétienne, accomplie surtout par les prêtres et les religieux, donnent facilement l'impression qu'en Christianisme, le chrétien ordinaire n'est pas concerné. C'est le contraire! De la même manière que la prière officielle veut sanctifier et ramener à Dieu en Jésus-Christ, toute la vie de l'Eglise, la vie du chrétien doit être portée par des moments forts de rencontre avec Dieu, son Père sans que ceux-ci soient prévus en détail: prière du matin et du soir, prière avant les repas ou à d'autres moments importants de la journée. Ici encore la piété accorde un rôle particulier d'intercession à Marie à travers la récitation fréquente du chapelet, la prière de l'angelus trois fois par jour, les pèlerinages...
L'originalité de la prière chrétienne réside avant tout dans son caractère de «prière incarnée», s'exprimant à travers paroles, signes, symboles et gestes d'une grande variété. Mais au-delà de «cet habit multiple», elle rejoint bien des aspects fondamentaux de la prière musulmane: l'adoration, la louange, la conscience profonde que notre démarche «n'ajoute rien à ce que Tu (Dieu) es, mais (qu'elle) nous rapproche de Toi».[2]
Au terme de cette présentation succincte de deux démarches de croyants si différentes, mais aussi si proches, il reste une grave interrogation:
Sommes-nous capables, de part et d'autre, de voir et d'accepter l'autre dans sa différence, d'accepter sa démarche de prière comme cohérente ? En d'autres mots, pour nous chrétiens: le «formalisme rituel», considéré par le musulman comme une valeur, comme une exigence de sa foi, reste-t-il pour nous une pure non-valeur ou plutôt une interpellation à laisser plus d'espace au mystère de Dieu ? Sommes-nous prêts à accueillir la prière de l'autre avec le plus grand respect et à porter consciemment la «souffrance de la différence» ?
Au-delà des différences profondes, le croyant en prière, qu'il soit chrétien ou musulman, reste «shahîd» = témoin de Dieu dans un monde qui semble s'en éloigner de plus en plus. La prière du croyant devient ainsi un témoignage sans offense.
Le caractère spécifique de la prière rituelle en Islam comme celui de la célébration eucharistique en Christianisme, y rend impossible toute participation active de la part du croyant de l'autre communauté. Pour le chrétien s'aligner dans les rangs des priants musulmans aurait aussi peu de sens que pour le musulman de participer à la table eucharistique chrétienne. Dans les deux cas, la foi et l'appartenance à la communauté seraient mises à disposition.
Pourtant, à côté de ces «actes fondateurs» des deux communautés que sont la prière rituelle en islam et la célébration eucharistique en Christianisme, il y a tout le champ de la recherche de Dieu sous d'autres formes. Serait-il possible que Chrétiens et Musulmans se rencontrent et se stimulent réciproquement dans la «recherche de la Face de Dieu»- Quels en sont le «pour» et le «contre» de part et d'autre- Quel poids donner aux arguments avancés-
Il est largement attesté que les premiers musulmans n'avaient aucun scrupule pour accomplir la prière rituelle musulmane dans des lieux de culte chrétiens. Ceux-ci étaient pour eux «espace sacré» malgré les statues, icônes et tant d'autres choses qui pouvaient bien s'y trouver. Un verset coranique indique bien «qu'ermitages, synagogues, et autres oratoires sont, comme les mosquées, des lieux on le Nom de Dieu est souvent invoqué» (Coran 22,40b). Les divers commentaires coraniques s'efforceront, par la suite, de limiter la portée de cette reconnaissance des lieux de culte chrétiens et juifs.
En sens inverse, la tradition musulmane témoigne de la prière des chrétiens de Najrân dans la mosquée du Prophète de l'Islam à Médine.
Deux passages coraniques célèbres, le verset de la lumière (24,35-36) et «la table bien garnie» (5,112-115) suggèrent encore que les premiers musulmans ont été des témoins, pour le moins passifs, de célébrations liturgiques chrétiennes.
Au-delà de cette «fréquentation réciproque» des lieux de cultes et des temps de prière, certaines sources musulmanes montrent que le musulman peut avoir un rapport très étroit avec le non-musulman, dans et par la prière: Toute une série de textes coraniques nous montrent Abraham, le musulman par excellence, intercéder auprès de Dieu pour des «idolâtres». Son intercession pour le peuple de Loth (cf. Coran 11,74) prend même la forme d'une âpre discussion avec Dieu. Ce qui est affirmé pour Abraham, le Coran le dit, de manière plus indirecte, de Muhammad lui-même, le dernier des envoyés. Tout ceci montre bien que le musulman, dans sa prière d'adoration, peut et même doit avoir le non-musulman présent à l'esprit.
Les sources musulmanes ne parlent pas de prière commune, mais il n'a pas semblé inutile de faire ce détour dans la tradition musulmane, pour rappeler qu'une telle rencontre dans la prière a des appuis, peu nombreux certes, mais réels dans l'héritage musulman le plus authentique.
Ces objections, si sérieuses soient elles, n'ont pourtant qu'une portée limitée et transitoire. En effet, la prière, toute prière authentique, est une démarche dont l'initiative nous échappe. Elle ne vient ni du chrétien ni du musulman, mais de l'Esprit de Dieu[3]. C'est sur la base de cette conviction que chrétiens et musulmans peuvent transcender leur différences, surmonter des réticences légitimes pour mettre en commun leur expérience du Dieu vivant dans la prière.
Parvenus à un niveau suffisant de connaissance mutuelle et de reconnaissance de l'autre, - mais le chemin pour y parvenir peut être long et plein d'embûches -, il est clair qu'une prière commune donne à toutes leurs initiatives de rencontre et de dialogue une orientation plus spirituelle, une profondeur toute nouvelle. Elle aide à purifier davantage les cœurs, à dépasser les positions trop figées et rigides, à centrer le dialogue sur l'essentiel: Dieu et la recherche commune de sa volonté pour les hommes.
En définitive, une démarche de prière commune entre chrétiens et musulmans ne s'impose pas, mais elle peut émerger tout naturellement, dès que des croyants sont prêts à marcher ensemble, pleinement conscients de leurs richesses et de leur faiblesses; à se rencontrer pour adorer et rendre grâces, pour supplier ensemble dans des situations de détresse extrême, pour scruter en commun le mystère de la Justice qui est Miséricorde.
Dans un domaine aussi délicat, peut-on donner des orientaitons pastorales qui seraient valables partout et à tous moment? On ne peut qu'insister sur ce qui a déjà été dit dans l'introduction: il faut un discernement à plusieurs niveaux, celui à pratiquer au niveau des principes théologiques étant plus important que le choix des formes concrètes d'une prière commune.
- Il y a, enfin, toute «l'épaisseur de la vie quotidienne», un champ quasi illimité de lieux et de moments pour se retrouver, Chrétiens et Musulmans ensemble, dans l'«espace de Dieu».
Les occasions ne manquent certes pas. Il reste pourtant vrai: avant d'apprendre à prier les uns avec les autres, apprenons d'abord à prier les uns pour les autres!
Pour certains, le silence est la meilleure forme de prière commune entre Chrétiens et Musulmans. Elle est certainement celle qui est possible dans tous les contextes et même dans des situations conflictuelles où toute parole est piégée et risque d'être mal reçue. Pourtant, normalement, une prière commune devrait se vivre, s'exprimer dans des paroles qui puissent être entendues, comprises, répétées et partagées par tous.
Lorsque Musulmans et Chrétiens prient successivement, la lecture des Livres Saints respectifs y tient une grande place. La question est bien plus délicate quand il s'agit d'une prière entièrement commune et partagée. Nos traditions spirituelles respectives ne renferment-elles pas suffisamment d'autres textes inspirants pour ne pas avoir à recourir constamment aux seules Ecritures, trop «polarisées»? Une exception peut être faite pour l'Ancien Testament et notamment les Psaumes qui constituent pour ainsi dire un patrimoine commun.
Lectures, prières puisées dans les deux traditions spirituelles, méditation des Plus Beaux Noms de Dieu, prières sous forme responsoriale ou litanique... voilà tout un ensemble de possibilités. La réticence du musulman pour une prière spontanée en public a déjà été évoquée. De même préfère-t-il donner à sa du`â'(= invocation) plutôt une formulation indirecte. Il lui est difficile de s'adresser à Dieu dans un discours direct et d'être pour ainsi dire «à tu et à toi» avec Dieu. Il est bon de tenir compte de ces réticences dans la préparation d'une prière commune.
Le domaine le plus délicat semble être l'utilisation du chant et de la musique. Toute la différence des sensibilités s'y révèle, différence de sensibilités entre Chrétiens et Musulmans d'une part, mais aussi différence de sensibilités entre musulmans de différentes régions du monde.
L'expérience de la prière commune, quelque qu'en soit la forme précise et malgré une bonne préparation, garde toujours un aspect «réducteur», le risque de ramener au plus petit dénominateur commun. Il ne faudrait surtout pas que la prière commune entre Chrétiens et Musulmans, pratiquée régulièrement, se substitue à toute autre pratique de la prière, comme cela arrive parfois dans certains milieux scolaires ou de jeunes. Au contraire, pour qu'elle reste vraie, il faut que chacun retourne constamment vers sa communauté, vers «son espace sacré» pour y plonger des racines profondes.
Si la question d'une prière commune avec les Musulmans ne peut recevoir une réponse univoque et si elle soulève tant de questions fondamentales du dialogue islamo-chrétien, il devient clair que nous sommes sur un terrain délicat. Mais cela ne devrait pas empêcher les croyants au Dieu Unique de se retrouver pour une adoration et une louange communes. Il s'agit, en effet, de faire le premier pas en direction de cette «émulation spirituelle» si souvent évoquée par Jean-Paul II et suggérée déjà par le Coran (cf. 5,48).